Ceci est une retranscription de l’épisode 11 du podcast Journal d’une parabadiste, permettant l’accessibilité au plus grand nombre (personnes sourdes, autistes, TDAH, troubles cognitifs…).
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Et bien voilà, je suis une paralympienne !
Après une petite pause, c’est naturellement par un épisode pour débrifier de mes jeux paralympiques que je fais mon retour ici.
Pour ceux qui ne me connaissent pas encore, je m’appelle Milena Surreau je fais du para-badminton et sur mon podcast, je parle du sport de haut niveau, de sa face cachée, de notre quotidien, je réponds à toutes les questions que vous vous êtes toujours posé sur ce métier qui fait rêver beaucoup de monde. Et j’aborde aussi le sujet du handicap dans la société, dans la vie quotidienne parce que j’ai un handicap moteur dû à une maladie neurologique et je suis aussi autiste.
J’ai déjà abordé tout ça en détail dans les 1er épisodes du podcast donc je vous invite à aller les écouter pour mieux me connaître et me poser vos questions s’il y a certains sujets qui vous interrogent mais que je n’ai pas encore abordé !
Place à l’épisode du jour sur les Jeux Paralympiques de Paris 2024.
Une expérience hors du commun après les JO
On a vraiment vécu un truc de dingue !
Après les Jeux Olympiques, on s’attendait vraiment à vivre une expérience hors du commun, mais avec quand même toujours cette petite incertitude en tant que para : est ce que le public va suivre ? Est ce qu’on va vivre un truc aussi énorme que les JO, ou est ce que ça sera bien mais pas incroyable puisque c’est la rentrée, le sport paralympique attire moins, est parfois un peu complexe à comprendre avec toutes les classifications etc.
Donc on était vraiment excité, on avait super hâte, mais avec toujours ce petit doute qui plane quand même sur : qu’est ce qu’on va vivre réellement ?
2 semaines extrêmement longues à passer
Pour ma part, les 2 semaines entre la fin des Jeux Olympiques et le départ pour les Jeux Paralympiques ont vraiment été très longues. Ca n’a pas été super simple à vivre parce que les JO m’ont tellement boostée, voir tous ces stades pleins, les médailles, les podiums, la ferveur populaire et médiatique, j’avais tellement HATE d’y être.
Sauf qu’à la fin des JO, il y avait encore 2 semaines à attendre avant nos jeux, et 2 semaines c’est assez long surtout dans le contexte dans lequel on est c’est à dire qu’on a vécu 1 an de qualification en 2023-2024, après on part direct sur 5 mois de préparation.
Et tout ça c’est très long, c’est des entraînements tous les jours, des prépas physiques, des prépas mentales, des sollicitations au niveau des médias, les gens dans la vie tous les jours qui te parlent des Jeux, qui t’encouragent, qui te demandent quand est ce que sont exactement tes matchs, et comment on pourra les regarder etc. et c’est vrai que ça demande beaucoup d’énergie de répondre présent pour tout ça.
Et en plus de ça c’est vrai que plus on se rapproche de la date fatidique, plus il y avait pour moi cette peur de me blesser. Parce que là si tu te blesses à ce moment là c’est foutu, t’auras pas le temps de récupérer et de pouvoir participer aux Jeux, donc il y a eu un peu ce stress au fur et à mesure que ça approchait : si je me blesse c’est vraiment le pire truc qui peut m’arriver.
Donc à la fin, quand il ne reste que 2 semaines, c’est 2 semaines qui paraissent vraiment interminables, moi j’étais vraiment à bout de souffle et je commençais à être assez fatiguée. D’autant plus que j’étais au centre de rééducation jusqu’au 13 août, donc quand les JO se sont terminés, ma rééducation s’est terminée quasi en même temps, et derrière il y a eu 2 semaines assez vides d’un coup, avec cette hâte d’être au 28 août pour le début des paralympiques. Donc ça a été une période assez compliquée.
Et enfin, le 24 août, départ pour le village paralympique.
Après tant d’attente, tu es sur le point de réaliser ton rêve de gosse.
Direction le village paralympique !
Donc on commence par faire son accréditation, c’est d’ailleurs là que je me suis rendue compte que j’avais perdu mon passeport et mes ordonnances de médicament dans le van qui m’a emmené au village, donc je garde pas un souvenir incroyable de mon arrivée parce que ça a été un stress énorme avec cette histoire de passeport.
Mais ensuite, on se dirige vers le bâtiment de l’équipe de France où on va rejoindre l‘appartement dans lequel je serai pour ces 10 jours de compétition. Il y avait vraiment plein de bénévoles qui étaient là pour nous aider à apporter nos bagages, nous montrer le chemin. Donc vraiment du début à la fin grand merci aux bénévoles de Paris 2024 !
La première journée a été assez dense et fatigante parce que après mon arrivée le matin, j’avais directement un créneau à la salle de compétition pour la découvrir, installer les affaires d’Eugène mon chien d’assistance, et ensuite le soir on avait la conférence de presse puisque chaque équipe de France devait faire une conférence de presse au club France avant le début de leur compétition.
Cette conférence de presse elle a été assez chouette à mes yeux puisque notre fédération a fait le choix qu’on y participe tous, contrairement à d’autres collectifs qui n’ont eu que 2 ou 3 athlètes choisis pour les représenter. Donc on a tous pu être présentés à la presse et répondre aux questions des journalistes.
Prendre son rythme et trouver ses routines
Dans les jours qui ont suivi, l’objectif était vraiment de prendre mes marques au village, trouver un rythme et des routines efficaces entre la gestion de mon chien et de ses besoins, mes besoins à moi et une mécanique qui roule avec ma cousine qui était mon aide de vie sur cette compétition.
Donc Manon avait une accréditation au village du matin jusqu’au soir, elle pouvait m’y accompagner partout toute la journée mais dormait dans un hotel à l’extérieur. Ca a vraiment été un appui primordial sur la compétition, d’autant plus qu’elle est kiné donc un vrai plus pour les récupérations à la chambre.
Et aussi prendre mes marques dans la salle de compétition, avec 2 entraînements que j’ai eu le mardi et le mercredi. Ces practices sont importants avant chaque compétition parce qu’on va pouvoir tester les volants, leur vitesse de chaque coté, sur chaque terrain. S’il y a du vent aussi avec la clim, à quel endroit. Ce sont des paramètres super importants pour nous parce qu’un volant c’est très léger et c’est donc hyper sensible à tous ces petits changements. Ca permet aussi de prendre ses repères par rapport aux lumières et donc aux limites du terrain.
C’est aussi là qu’on a découvert que les sièges pour s’asseoir aux changements de côtés étaient en velours. Et donc pour moi ça a été horrible parce qu’avec mon autisme il y a des matières que je supporte pas et le velours en fait parti, donc c’est pour ça que vous pouvez me voir déposer une serviette avant de m’assoir pendant mes matchs, et m’appuyer sur le bac de rangement et ma raquette pour me relever plutôt que m’appuyer sur le siège.
Et il y a aussi une petite anecdote à ce sujet, quand on a fait remonter à l’organisation que les sièges en velours, c’était vraiment pas terrible, parce qu’en plus quand on s’assoit aux changements de coté on transpire, donc les sièges étaient vraiment trempés de sueur c’était vraiment immonde, on nous a répondu « non vous inquiétez pas, on n’a pas eu de retour négatif des joueurs aux Jeux Olympiques ». Sauf que ben aux Jeux Olympiques, les joueurs ils ne s’assoient pas aux changements de coté, c’est vraiment un truc de para de s’asseoir, donc c’est là qu’on voit qu’il y a encore plein de choses qui peuvent être améliorées dans l’organisation des événements para avec ce genre de détail à prendre en compte !
Enfin le jour J : je suis paralympienne.
Et puis est venu le jour J, le jour où tu deviens paralympienne. J’ai eu un tirage assez relevé mais en même temps aux Jeux Paralympiques il y a les 9 meilleures joueuses du monde donc qui que tu tires c’est forcément relevé. Donc je me suis pas trop pris la tête par rapport à ça, avec un peu de chance j’aurais pu avoir un tirage un peu plus accessible avec une chance d’accrocher un ¼ de finale mais j’étais déjà très heureuse de pouvoir jouer contre Leani Oktila. C’est une indonésienne n°2 mondiale, vice championne paralympique en titre, vice championne du monde en titre, un gros morceau à jouer mais je prends toujours beaucoup de plaisir à jouer contre elle, son jeu est plaisant à jouer pour moi, on fait toujours des gros combats et c’est en plus une personne que j’apprécie sur et en dehors du terrain.
Donc déjà j’étais très contente de pouvoir prendre du plaisir dans un match sur ces Jeux Paralympiques, mais avant ça il fallait s’attaquer à l’indienne Palak Kholi. Donc ça c’est l’inverse, c’est une joueuse que je n’aime pas du tout jouer, j’ai de la difficulté à mettre en place mon jeu contre elle, donc un vrai contraste avec Leani.
Mon premier match
Et donc j’ai commencé ma compétition par ce match, avec l’immense chance non seulement d’être sur un terrain filmé et donc diffusé sur le site et l’appli france.tv mais aussi d’avoir le match diffusé en direct sur France 2 et commenté ! Et c’est vrai qu’avec la densité d’épreuves qu’il y a sur les Jeux paralympiques, c’est une vrai chance d’avoir été choisie pour passer à l’antenne en direct parmi les autres sports qui se déroulaient à ce moment là.
Donc j’ai vraiment pu pleinement vivre l’expérience des Jeux dans son entièreté.
De ce premier match, je retiens mon entrée dans une salle vraiment très remplie, un brouhaha énorme avec des applaudissements et des acclamations. C’était vraiment incroyable comme expérience et comme sensation, ça m’a pas mal rappelé mes concerts quand j’étais musicienne mais là c’était quand même encore le cran au dessus. Et ensuite pendant tout le match, beaucoup d’encouragements, de chants. Il y avait aussi les grosse têtes en carton imprimées par le CPSF dont on a beaucoup parlé et c’est vrai que ça fait super bizarre de se voir comme ça dans les tribunes en énorme.
Ca m’a vraiment boostée, je sais que certains joueurs ont été un peu tétanisé et n’ont pas joué à leur meilleur niveau à cause du public, parce qu’il faut le dire nous on ne joue jamais devant des gens, au mieux si y’a 100 personnes qui viennent nous voir en comptant les joueurs, les coachs et les quelques écoles qui sont parfois en sorties scolaires sur nos compétitions, c’est déjà énorme. Donc jouer devant des milliers de personnes en feu, c’est vraiment pas habituel pour nous, et pour moi ça a été un vrai plus.
J’ai jamais été stressée pendant ces Jeux, je veux dire, sur certaines compétitions le stress peut être un peu paralysant, ou au moins un peu trop présent la veille, le matin du match. Ca peut parfois me causer des difficultés à dormir ou à manger, voire carrément à installer mon jeu et avoir confiance en moi sur le terrain comme ça avait été le cas aux championnats d’Europe en 2023. Mais sur ces jeux, j’ai eu un peu de trac, ce qu’on appelle le bon stress dans le milieu de la musique d’où je viens, mais c’est tout, ça n’a eu aucun impact négatif, à aucun moment je n’ai eu la main qui tremble à l’échauffement ou avant le premier service du match. Ca a été un vrai plus pour profiter à fond du moment et m’appliquer à mettre en place mon meilleur jeu.
Un match un peu à sens unique
Le match était un peu à sens unique malheureusement, pour diverses raisons et notamment ma préparation tronquées à cause de ma chute et ma paralysie complète au mois de mai, il faut quand même avoir à l’esprit que jusqu’au mois de juillet je n’ai pas pu faire d’entraînement normal debout sur grand terrain et que j’ai passé tout l’été en rééducation pour essayer de retrouver mes jambes, donc avec la grosse différence physique entre elle et moi, la marche était trop haute pour pouvoir rivaliser.
Le match étant diffusé, il a eu une belle audience et du coup ça a beaucoup fait parler sur l’équité entre Palak Kholi et moi. Parce que Palak a un handicap visible qui est un bras amputé et un handicap invisible qui est une arthrodèse à la cheville. Donc je ferai un épisode complet sur la classification en parasport, ce que c’est, comment ça se passe, comment on garantit au mieux l’équité. Mais voilà, la joueuse indienne avait bel et bien un handicap au membre inférieur également même si c’est un handicap léger, d’où sa participation en SL4 et pas en SU5.
Donc j’entamme la compétition par une défaite malgré mes très bonnes sensations de jeu, le lendemain j’ai un jour de pause pendant lequel j’ai pu faire un entraînement, mais déjà là physiquement ça commençait à être très compliqué, j’avais très peu de force dans les jambes, et on savait que le match du lendemain allait être un combat énorme.
Un match chargé d’émotions
Le samedi, on va pas se mentir c’était David contre Goliath. Vu le résultat de l’autre match dans la poule, pour me qualifier en ¼ de finale il aurait fallu un exploit énorme parce que non seulement il aurait fallu que je batte Leani, mais en plus que je la batte en 2 set. Donc on va pas dire que c’était impossible et que je partais vaincue parce que je ne rentre jamais sur un terrain en me disant que je vais perdre, mais là clairement il fallait sortir le match parfait, en ayant toutes mes jambes et tous mes bras, être dans le meilleur jour et que toutes les planètes s’alignent.
Du coup, j’étais vraiment super détendue avant d’entrer sur le court. J‘ai essayé de me dire de profiter à fond du moment. Parce qu’on était samedi, la salle était à guichet fermée, l‘ambiance depuis le matin était vraiment folle. Et en plus je jouais donc contre cette joueuse que j’adore et pour qui j’ai beaucoup de respect. Vraiment pour moi c’était parfait.
Et j’avais déjà été émerveillée par mon entrée dans l’arena le jeudi, mais là le samedi, j’ai vraiment pris une claque. Quand le speaker a annoncé l’entrée de Leani, c’était vraiment comme à Roland Garros quand c’est Nadal qui entre. Il a énoncé son palmarès long comme le bras, et la foule était déjà hyper bruyante. Et ensuite, quand le drapeau français et mon nom sont apparus sur l’écran, la foule était tellement en délire qu’on entendait même plus le speaker annoncer mon nom !
J’ai passé ma jeunesse dans le Kop Nord à Geoffroy Guichard à supporter Saint Etienne, donc clairement un des stades les plus bruyants en Europe, un des kops les plus chauds, il en faut quand même pas mal pour me secouer et m’interpeller. Mais là l’entrée que j’ai vécue, dans cette salle qui est ni trop grande ni trop petite, avec du coup une acoustique incroyable, avec 100% du public derrière moi, c’était vraiment fou !
Pendant tout le match, l’ambiance était encore plus dingue que le jeudi. J’ai pas gagné beaucoup de points parce que Leani a vraiment fait un match de très haut niveau et moi mes jambes et mes bras étaient au bout de leur vie, mais chaque point que je gagnais avec ce public de dingue c’était comme si je gagnais le match. T’es là tu passes de 17-10 à 17-11 et t’as l’impression d’avoir gagné le match tellement les gens sont debouts à serrer les poings et à hurler.
J’ai eu beaucoup d’émotion à la fin du match, parce que même si j’ai pris un plaisir de dingue sur le terrain et que je m’attendais à malheureusement finir ma compétition ce jour là, c’est vraiment très dur de se dire que voilà, c’est fini. C’était le dernier match, probablement de ta vie que tu vivras dans ces conditions incroyables. J’aurais vraiment aimé que ça dure beaucoup plus longtemps parce que on sait que jamais on ne revivra ça. En tant que para, on a déjà si peu de monde sur les compétitions. Mais même les valides, qui pourtant jouent toujours dans des salles combles, ont vécu un truc à Paris qu’ils n’ont jamais vécu ailleurs. Donc j‘étais vraiment super triste que ça se finisse. Mais j’étais à la fois si reconnaissante de ce que j’ai pu vivre pendant ces 49 minutes à l’Arena.
Ce que je savais pas à ce moment là, c’est qu’on allait vivre encore une dernière danse incroyable avec le public parisien. Après la médaille de Lucas, Faustine et Charles, on est allés célébrer au club France. Le club France c’était un lieu à la vilette où les gens pouvaient venir célébrer les médailles avec les athlètes, il y avait une grande scène, avec de la musique, des confettis. Et généralement c’était les médaillés qui avaient droit à leur moment avec le public, mais nous on a aussi eu droit d’aller célébrer nos jeux avec toute l’équipe du parabad. Donc on a eu notre moment de célébration avec le public, tous ensemble, tous les 8. Le Club France était complet, l’ambiance était dingue. Alors moi j’étais avec mes bouchons plus mon casque anti bruit par dessus parce que avec mon autisme ça faisait vraiment beaucoup sensoriellement.
Mais on était un mardi soir, en semaine, le lendemain de la rentrée, et il y a des milliers de personnes qui sont venues nous célébrer. Et c’est là que je me suis vraiment dit « waw, ces jeux paralympiques ont été un succès plein du début à la fin, malgré tout ce que les gens disaient sur leur date, le fait qu’ils soient décalés des JO, à la rentrée… «
Les jeux paralympiques, une vraie réussite
Ces Jeux ont vraiment été une réussite pleine pour moi, même si sportivement j’aurais bien sûr aimé faire mieux. Parfois, on ne peut tout simplement pas rivaliser, même en jouant à notre meilleur niveau. Quand on connait mon parcours, ce qui m’a mené jusque là, les combats que j’ai dû mener jusqu’au bout juste pour pouvoir participer en défendant mes chances à Paris, je saisis pleinement la chance que j’ai eu de pouvoir vivre ces 49 minutes à l’arena porte de la chapelle, ces 10 jours au village paralympique.
D’ailleurs, le prochain épisode sera un épisode dédié au village paralympique parce que vous êtes beaucoup à m’avoir posé plein de questions à ce sujet ! Donc si vous avez des questions vous pouvez me les poser facilement sur Instagram, sur LinkedIn, aussi directement sur Spotify ! Comme ça je pourrai y répondre dans l’épisode spécial village des athlètes, et j’expliquerai un peu tout ce que j’ai fait après ma compétition. Donc voilà en quelque sorte, un épisode en 2 temps pour mon retour des jeux, aujourd’hui la compétition vécue de l’intérieure, la semaine prochaine la vie autour de la compète !
