Ceci est une retranscription de l’épisode 23 du podcast Journal d’une parabadiste, permettant l’accessibilité au plus grand nombre (personnes sourdes, autistes, TDAH, troubles cognitifs…). Si vous souhaitez écouter l’épisode plutôt que de le lire, cliquez ici : écouter l’épisode
Bonjour et bienvenue dans l’épisode 23 de Journal d’une parabadiste aujourd’hui on va briser des clichés et plus particulièrement celui qui voudrait que sportif de haut niveau, ce n’est pas un vrai métier, qu’on a globalement la belle vie tranquille ou qu’on est totalement à la disposition des autres.
Bref, aujourd’hui on répond à la question : est ce qu’être sportif de haut niveau même amateur, c’est à dire quand on ne gagne pas de prize money en compétition ou qu’on n’est pas salarié d’un club, c’est un vrai métier ?
Si vous ne me connaissez pas encore, je m’appelle Milena Surreau je suis sportive de haut niveau en parabadminton, paralympienne, championne d’Europe et aujourd’hui je fais du sport à temps plein, j’ai arrêté mon prédédent travail pour pouvoir me concentrer à 100% sur la performance. Alors, à coté je donne quand même quelques conférences sur le handicap et je produis ce podcast, mais globalement mon quotidien est vraiment tourné vers le sport.
Mon métier ? Sportive de haut niveau
Aujourd’hui, quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds tout simplement sportive de haut niveau, et souvent les gens ont un peu de mal à s’imaginer de quoi il s’agit, quelle est la réalité de mon quotidien. Ils ont vaguement en tête que je dois surement faire des entraînements et des matchs mais c’est tout. Souvent, on me répond « et tu fais quoi à coté ? » ou alors les gens pensent que y’a 1 compétition de temps en temps aux championnats d’Europe et du Monde parce que c’est malheureusement les seules compétitions un tout petit peu médiatisées, et donc on me demande « et en ce moment tu fais quoi ? » alors que je viens d’expliquer que j’ai repris l’entraînement.
Et je ne peux pas blâmer les gens : ce qu’on entend très souvent dans les médias ou sur les réseaux sociaux, c’est que les sportifs de haut niveau vivent sous le seuil de pauvreté. Que beaucoup doivent cumuler 35h d’entraînement et un job alimentaire à temps plein pour subvenir à leurs besoins. Quand un enfant ou adolescent dit qu’il veut devenir sportif professionnel, on lui dit « oui c’est bien mais fait des études avant ».
Un travail peu répandu
Aussi, ce n’est pas forcément le job le plus répandu, et il est assez rare d’avoir une amie, un collègue, une connaissance, un parent sportif de haut niveau et donc de pouvoir concrètement savoir de quoi est fait le quotidien, c’est quoi la réalité. Et c’est notamment pour ça que j’ai créé journal d’une parabadiste, c’est pour dévoiler les secrets derrière la performance olympique et paralympique !
Une catégorie socioprofessionnelle inexistante
Aussi, il y a un 2e problème qui se pose, c’est au niveau administratif et « social », le statut n’en n’est pas vraiment un. Quand on dit sportif de haut niveau, ça veut dire qu’on est inscrit sur les listes de haut niveau du ministère, et que donc on a droit à certains dispositifs d’insertion professionnelle, à certaines aides financières et que l’on valide des trimestres pour la retraite les années où l’on est inscrit sur ces listes. Mais littéralement, par exemple quand je vais à la banque ou que je dois répondre à un questionnaire quelconque et qu’il faut choisir sa catégorie socio-professionnelle, il n’y a pas ce choix de sportif de haut niveau. Il n’y a que les traditionnels employés, ouvriers, chef d’exploitation agricole, sans emploi etc. Mais en tant que sportif de haut niveau, on est vraiment entre 2.
Généralement, on a une entreprise pour gérer nos sponsorings et nos contrats d’images. Mais il n’est pas rare que ça soit surtout une structure juridique permettant de facturer, mais qu’on n’ait pas forcément assez de marge pour se verser un salaire régulier, et donc réellement cotiser en tant que chef d’entreprise. Dans ces cas là, est ce qu’on coche « sans emploi » alors que littéralement, on a du boulot plus de 35h par semaine, qu’on est à un plus que temps plein dans notre activité, qu’on gagne quand même de l’argent via la fédération, les sponsors, les prize money etc.
Donc socialement, c’est vraiment un statut très particulier et complexe à bien cerner et à la fois on fait sûrement partie des actifs qui ont une activité à temps plein voire plus, mais de l’autre coté ben on se rend compte qu’on est un peu le cul entre 2 chaises à ce niveau là.
Un temps plein de sportif ?
Donc vous allez me dire, temps plein temps plein, ok mais qu’est ce que tu appelles temps plein ? Parce que faire du sport c’est surtout très sympa et c’est pas vraiment du 35H/semaine.
Et c’est aussi là qu’il y a confusion, c’est que les gens ont pour référence le sport qu’ils pratiquent. Ils vont peut être courir 1 fois par semaine le dimanche. Ou à un rythme un peu plus soutenu, faire du badminton 3 fois 1h30 dans la semaine le soir. Et l‘entraînement, c’est aussi le moment convivial où on retrouve des amis, où on parle de la semaine, où on boit un coup à la fin.
L’entraînement, une partie majeure du métier ?
Donc beaucoup de gens ont du mal à s’imaginer que l’entraînement peut réellement être la partie majeure d’un métier, qui nécessite une rigueur à chaque session, que oui parfois on n’y prend pas de plaisir mais qu’on est là pour faire le job, et surtout qu’on a une obligation d’assiduité et qu’on ne peut pas juste un matin se dire « bon mercredi j’y vais pas et comme ça je pourrais aller au cinéma pour la sortie de ce film ».
Et c’est ça souvent qui pose une grosse incompréhension, voire parfois des tensions qui peuvent en découler, c’est que très souvent, les gens s’imaginent que ça peut être à la carte. Que oui on peut demander à un sportif de se libérer tel matin pour faire telle chose ; de programmer un repas au restaurant un soir sans se dire que c’est la veille d’une compétition et que ça sera sûrement pas possible etc.
Et ça, ça n’est pas exclusif au sport de haut niveau, c’est vrai que pour le coup j’ai exercé des métiers un peu atypiques dans le genre auparavant et moi c’est quelque chose que je vis littéralement depuis que j’ai 18 ans. J‘ai été musicienne et alors là c’est vraiment le pompon parce que très peu de gens s’imaginent la dose de travail que c’est au quotidien, y’a aussi ce mythe de l’intermittent du spectacle qui ne fout rien donc ça non plus ça n’aide pas, et faut voir le nombre de fois où j’ai décliné quelque chose en disant « je peux pas je travaille » et que la personne a totalement bloqué et a bafouillé quelque chose comme « ah tu as changé de voie ? » ou « mais je croyais que tu étais musicienne », ce genre de choses !
Après j’ai aussi été chef d’exploitation agricole en saliculture donc je faisais du sel artisanal dans les marais salants de Guérande et là c’est un peu différent, les gens s’imaginaient que je travaillais que l’été. Parce qu’ils ont cette image de carte postale de la récolte du sel, alors oui l’été on travail 10-12h par jour, parfois 7 jours sur 7, mais on travaille aussi le reste de l’année et ça j’ai totalement arrêté de compter le nombre de fois où j’ai dû expliquer à des gens que je ne suis pas en vacances 9 mois sur 12 et que oui j’ai des obligations y compris l’hiver.
Alors c’est vrai que voilà, je suis habituée mais à la fois ça reste toujours aussi frustrant d’avoir ce genre d’interactions, et surtout parfois de devoir vraiment se défendre et détailler sa journée pour se justifier.
Comment s’articule le quotidien d’un athlète de haut niveau
Du coup, rien de mieux qu’un épisode pour expliquer au monde entier de quoi est fait le quotidien d’un athlète de haut niveau et qu’on prenne conscience que la semaine, c’est très chargé, et qu’en plus souvent le week end, on va avoir besoin de beaucoup de repos.
Alors petite note, ici je parle évidemment en prenant exemple sur ma propre situation, bien sûr elle est commune à beaucoup de sportifs mais pas forcément à tous, vu qu’on a chacun nos systèmes de performance. Et aussi, on parle ici des athlètes de haut niveau qui ne sont pas salariés de leur club comme peuvent l’être les footballeurs par exemple et qui du coup on forcément un quotidien différents sur plusieurs points.
Alors, de quoi est fait notre quotidien ?
C’est souvent une semaine très chargée, et surtout avec plusieurs casquettes.
Evidemment, il y a toute la partie sportive qui prend beaucoup de place, avec les entraînements sur terrain 1 à 2 fois par jour tous les jours, où là on va vraiment bosser la technique, la tactique, les enchaînements, faire des matchs avec les sparing, faire de la PMA etc. Ca évidemment, c’est le cœur de l’activité quotidienne d’un sportif de haut niveau parce que tout simplement, pour devenir le meilleur dans sa discipline il faut la pratiquer sans relache.
A coté de ça, en complément des entraînements terrain, on va avoir la préparation physique, qui peut avoir lieu plusieurs fois dans la semaine avec généralement 2 grandes catégories de séance, soit la muscu donc basiquement en salle, du renfo musculaire soit avec des haltères, des machines etc. soit plutôt du gainage et des exercices avec son corps, et de l’autre coté du cardio qui peut être fait en course, vélo, natation généralement (mais parfois on peut être créatif avec du rameur, du skierg, de la montée d’escalier par exemple). Et puis, certaines séances peuvent être plutôt sur le développement des reflexes, sur la proprioception, sur des mouvements actifs spécifiques, ce genre de chose.
Enfin au niveau sportif, on va avoir les compétitions locales qui peuvent avoir lieu de temps en temps le week end comme les interclubs et les compétitions internationales, pour ma part en parabadminton c’est entre 6 et 10 fois 10 jours dans l’année. Mais si ce n’était que ça, c’est sûr que ça serait beaucoup plus simple, parce qu’en réalité il y a tout un autre monde derrière le sport.
La partie mentale et diététique de la perfomance sportive de haut niveau
A côté du sport en lui même, on va avoir toute la partie mentale de la performance avec donc la préparation mentale, ça ça peut passer par des séances avec un preparateur, ça peut être la réalisation d’exercices, de la lecture, du visionnage de documentaires etc. et la psychologie avec un suivi chez un psychologue et/ou un psychiatre.
Ensuite dans le même esprit on a la partie diététique avec un suivi chez un professionnel et la réalisation des repas, alors là vous allez me dire oui comme tout le monde, alors certes mais dans notre cas, on n’a pas le droit au repas de flemme qu’on commande chez Uber un soir parce qu’on est fatigué, ou la sortie au restaurant n’importe quand. On doit aussi manger beaucoup de calories pour compenser les pertes donc ça passe parfois par faire plus de repas que la norme, il y a aussi toute l’anticipation et l’organisation des repas lorsque l’on est en compétition, parfois à l’étranger avec des aliments qui sont différents de ce qu’on peut trouver en France. Et donc tout ça, c’est une partie du job qu’on ne peut pas négliger.
Là je pense que j’ai fait le tour de la partie qui concerne la performance sportive en elle-même, mais à coté de ça on a toute la partie qui concerne le volet plutôt économique du projet sportif.
L’économie d’un projet sportif de haut niveau
Là dedans on va déjà retrouver la recherche de sponsors, et ça ça peut prendre vraiment beaucoup de temps en fonction du budget que l’on a besoin de trouver, c’est sûr que ce n’est pas pareil de juste avoir besoin de vivre que de devoir aussi financer toutes ses compétitions, son coach, son prépa physique, son kiné etc.
Mais aussi ça va dépendre de ton image médiatique parce que Florent Manaudou ou Teddy Riner ne vont même pas forcément avoir besoin de chercher, c’est plutôt les sponsors qui vont les trouver directement, alors que quand on vient d’un sport moins médiatique et/ou avec un palmarès moins important, il faut vraiment se démener pour vendre son projet, trouver les personnes à contacter etc. Et là ça passe par beaucoup d’heures de création d’un plan de sponsoring, de la réalisation des supports pour le vendre (que ce soit numérique ou physique en fonction de ce qu’on prend comme stratégie), de la recherche d’entreprises qui correspondent à celles qui ont un budget marketting, de la recherche et du démarchage de LA personne en charge potentiellement des sponsorings et donc l’envoi de mail, la gestion du CRM pour ne pas relancer quelqu’un qui t’as déjà répondu non, ou de poster les enveloppes avec ton dossier à la poste etc.
Et ça, ben tant que tu n’as pas bouclé ton budget total pour la saison, ça peut littéralement être un travail de longue haleine tout au long de l’année pour réussir à réunir ce fameux budget qui peut parfois se chiffre en plusieurs dizaines de milliers d’euros. Littéralement, on pourrait y passer 35h/semaine et que ce soit LE job d’une seule personne, sauf qu’on le rappelle on réalise ça à coté de tout le reste.
Les relations avec les sponsors
Ensuite on a les relations avec les sponsors que tu as déjà donc les interventions dans les entreprises, les tournages de contenu, la réalisation de vidéo pour les réseaux sociaux, la rédaction, signature, envoie des contrats, la facturation, et donc tout le travail administratif qui en découle. Et d’ailleurs, ce volet administratif ne concerne pas que la relation avec les sponsors, mais comme je le disais tout à l’heure la plupart du temps on a une entreprise pour pouvoir gérer notre carrière et donc on a le travail administratif de tout entrepreneur avec les factures, les documents à trier, les impôts, les dépenses, les business plan, le suivi du budget etc.
Et puis, pour réussir à convaincre des sponsors, il faut avoir quelque chose à leur proposer en retour, et ça ça passe notamment par construire une image et une communication solide. Donc au quotidien ça se traduit par la gestion des réseaux sociaux, la création de contenu, et donc tournage, réalisation, edition d’images, la rédaction de newsletter. Il y a aussi les apparitions dans les médias, journaux, télé, radio et ça c’est quelque chose qui prend du temps notamment quand on habite loin de Paris parce que la plupart des opportunités sont là bas et fatalement, s’y rendre prend tout de suite une journée complète.
Donc en plus de toutes ces tâches et de toutes ces casquettes qui sont tout de même assez différentes les unes des autres, il faut aussi avoir une gestion de planning très carrée. Ca j’en parle en détail dans l’épisode 4 Gérer un emploi du temps de sportif paralympique : mission impossible ? Et pour la recherche de sponsor, ça se passe dans l‘épisode 18 Sport de haut niveau : athlète sans palmarès ? Voici comment trouver des sponsors en 2025.
Avec tout ça, vous avez une vision un peu plus réaliste et juste de ce qu’est le quotidien d’un sportif de haut niveau en France, et on repose donc la question : est ce qu’être sportif de haut niveau est un vrai métier ?
Ça signifie quoi être un sportif professionnel ?
Est ce qu’il faut strictement s’arrêter à la définition de « sportif professionnel » pour considérer cette activité comme un métier, à savoir gagner de l’argent par ses compétitions ? Dans ce cas, la majorité des sportifs de haut niveau ne le sont pas, car il n’y a que très peu de sport où l’on gagne des prize money en compétition, et encore moins dans les parasports.
Est ce qu’il faut prendre en compte de manière plus globale la situation professionnelle du sportif, et qu’à ce jeu un sportif qui gagne sa vie grâce à tout son système mis en place comme le sponsoring, les revenus des réseaux sociaux, les interventions en entreprise, les primes de performance et les aides sociales peut-être considéreécomme professionnel même s’il ne gagne pas de prize money en compétition ?
Ou est ce qu’on peut considérer qu’une personne qui passe plus de 35h par semaine dédié à son sport, même s’il vit des aides sociales ou d’un métier à temps partiel à coté est tout de même un professionnel de son sport parce que dans son quotidien, toutes ses journées sont tournées vers cela ?
Pour ma part, je pense qu’être sportif de haut niveau est un métier à part entière lorsque l’on y dédie sa vie et qu’on mise dessus à 100% car comme je l’ai expliqué tout au long de l’épisode, on doit développer des compétences transversales qui vont bien au dela de taper dans un volant ou courir sur une piste. En ce sens, nos profils sont d’ailleurs souvent précieux pour les entreprises qui recrutent dans certains secteurs et cela peut constituer un véritable atout pour notre reconversion, quand la retraite arrive autour de la trentaine ou la quarantaine. Mais pour cela, il faut vraiment avoir pris conscience de tous les enjeux autour du sport et pas seulement avoir consacré sa vie à uniquement s’entraîner sans se soucier des enjeux annexes et qui permettent de monter un système très performant comme je l’ai décrit.
Aujourd’hui, le métier qui se rapproche le plus de ma vie quotidienne est celui de chef d’entreprise, et de toute manière c’est littéralement le cas puisque j’ai une société pour pouvoir gérer tous ces aspects de ma carrière.
Donc la réponse est clairement oui, le sport de haut niveau est un vrai métier, que ce soit en terme de volume horaire que de contenu des journées chaque semaine. J’attends évidemment votre avis en commentaire et je vais même organiser un débat sur mes réseaux sociaux sur le sujet alors vas vite t’abonner si ce n’est pas déjà fait, tous les liens sont dans la description !
