04.Gérer un emploi du temps de sportif paralympique : mission impossible ?

Ceci est une retranscription de l’épisode 4 du podcast Journal d’une parabadiste, permettant l’accessibilité au plus grand nombre (personnes sourdes, autistes, TDAH, troubles cognitifs…).
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Parlons de la gestion de planning et de l’organisation du quotidien quand on est athlète de haut niveau, et spécifiquement athlète paralympique. Parce que c’est pas toujours facile de faire avec les entraînements, les rdv médicaux, les sponsors et la fatigue !


Être athlète de haut niveau demande de l’organisation

C’est difficile de faire des généralités et de parler pour tout le monde, parce qu’on sait très bien que chaque carrière a ses spécificités, et que les disparités sont énormes entre le coureur de 400 mètres qui brigue ses 1er Jeux paralympiques et Teddy Riner qui est multi-médaillé ainsi qu’une personnalité publique que tout le monde s’arrache.

Mais voilà, globalement ce qu’on peut dire sans trop se tromper c’est qu’être sportif de haut niveau c’est comme être à la tête d’une petite entreprise. Une entreprise qui a pour objectif de remporter des victoires sur les terrains et de ramener des médailles à la maison.

Et qui dit objectifs dit planification.

Être sportif de haut niveau, la face cachée de l’iceberg

Parce que forcément, même si on aimerait beaucoup que tout soit simple, être sportif de haut niveau déjà ce n’est pas que faire du sport. C’est beaucoup de contraintes annexes, qui peuvent être purement liées à la pratique sportive, mais aussi dans des champs beaucoup plus larges parce que pour mener notre carrière et notamment la financer on doit être sur tous les fronts.

La place de notre travail alimentaire

Déjà factuellement, il y a la balance entre la place que prend notre sport et la place que prend notre travail alimentaire. Parce qu’on est encore trop peu nombreux à vivre pleinement de notre carrière sportive, il y a bien souvent un travail à temps partiel ou parfois à temps plein à coté. Donc déjà pour moi ça c’est la base de la planification, sur l’année comment s’articulent mes périodes de travail, est ce que j’ai un travail « classique » qui revient de la même manière chaque semaine ou est ce que j’ai un travail plus saisonnier qui va s’articuler différemment en fonction des saisons.

Moi par exemple je suis chef d’exploitation agricole dans la filière saliculture. Donc c’est à dire que je produis du sel de manière artisanale dans les marais salants de Guérande. Mon métier est purement saisonnier c’est à dire que ce que je fais à l’automne, que ce soit en terme de nature ou de volume c’est pas du tout le même travail qu’en hiver, qu’au printemps ou qu’en été. Donc déjà je vais avoir une grosse planification sur l’année avec des périodes où je vais pouvoir caler un volume d’entraînement important, et d’autres où je vais carrément pas du tout pouvoir m’entraîner.

Ca fait un espèce de fil rouge qui permet aussi à mon entraîneur de savoir quel blocs de travail programmer à quel moment, et potentiellement sur quelles compétitions on va compter. Parce que forcément la compétition où tu arrives sans avoir touché la raquette depuis 1 mois, n’aura pas le même résultat que celle où tu arrives archi prêt.

Le quotidien d’un para-athlète : les rendez-vous médicaux

C’est aussi important d’avoir cette vision à l’échelle de l’année parce que j’ai aussi des périodes où je vais pouvoir caler mes rendez-vous médicaux plus facilement.

Et c’est là la grande différence avec un athlète olympique c’est que nous en tant qu’athlète para on peut avoir des contraintes médicales dont on ne peut pas se passer et que malgré tout on doit intercaler parmi le flux d’entraînement.

Moi tous les ans, je vais 2 mois en rééducation. J’ai pas le choix si je veux maintenir mes aptitudes physiques et mon autonomie dans le quotidien, voire même essayer d’améliorer un peu certains points utiles au badminton. Donc pendant 2 mois, j’ai 3 à 4 journées par semaine qui sont bloquées pour la rééducation.

Tout en sachant que c’est 2 mois intense et qui apportent aussi beaucoup de fatigue parce que le centre de rééducation, c’est des séances de kiné 1 à 2 fois par jour, du sport adapté, de l’ergothérapie, des rendez-vous avec le médecin en médecine physique et réadaptation, des RDV un peu plus administratif pour gérer toutes les demandes d’aménagement de ton logement, des aides techniques, tout ça.

Donc physiquement et cognitivement c’est épuisant, alors évidemment encore plus quand on est autiste parce que pour le coup euh je passe vraiment de mon quotidien où je vois personne, à devoir parler à des gens toute la journée.

Donc il faut le placer à un endroit stratégique : on va éviter 2 mois de rééducation juste avant des championnats du monde mais en même temps, il ne faut pas que ça soit trop loin non plus parce que c’est intéressant d’avoir les bénéfices direct de la rééducation sur les grosses compétitions.

Gérer un véritable casse-tête

Donc c’est vrai que parfois ça peut sembler être un véritable casse tête et je le confirme, c’est quand même un gros travail de pouvoir tout optimiser sans se planter.

Mais voilà, une fois que j’ai déjà placé ces 2 mois de rééducation, mes périodes de travail et les blocs d’entrainement qui vont avec et les compétitions, on a déjà une vision un peu globale de l’année. Et c’est là qu’on va devoir plonger dans le détail. Parce que si on planifie pas plus que ça, je vous garantis que ça fonctionne pas.

Moi je fonctionne par bloc de semaines entre 2 compétitions. Je prends vraiment ces périodes pour déjà, placer mes entraînements. Contrairement aux athlètes valides et à pas mal d’athlètes paralympiques, moi je ne peux pas m’entraîner tous les jours. Je m’entraîne seulement 3 à 4 fois par semaine, et je fais 1 à 2 préparation physiques.

Y’a plusieurs raisons à ça, la 1ère c’est ce dont on parle depuis tout à l’heure, la charge de choses à mettre sur la semaine elle est super importante, entre les entraînements, les rendez-vous médicaux, les contraintes annexes que je vais détailler après…

Vous me direz c’est la même chose pour tout le monde, sauf que moi du fait de mes handicaps neuro et l’autisme, j’ai une fatigabilité qui est vraiment très importante. Donc si par exemple j’ai un rendez-vous chez le neurologue dans la journée, je ne vais pouvoir faire que ça. Faire autre chose en plus me sera impossible. Donc j’ai déjà 1 journée qui est bloquée pour 1 rendez-vous. Ça fait donc déjà une journée de moins pour s’entraîner.

J’ai aussi un besoin de sommeil qui est énorme. La nuit je dors minimum 10h. Dormir 10h, ça veut dire se coucher à 21h30. La fin de journée elle arrive vite. Et parfois, j’ai même besoin d’en plus faire une sieste l’après midi, donc ça prend encore 2h dans la journée qui passe déjà super vite.

Et enfin, j’en parlais dans l’épisode précédant du fait de mon état de santé, j’ai tendance à pouvoir me blesser facilement si je ne respecte pas mes limites. C’est super important de ne pas empiéter sur le sommeil, et de ne pas trop tirer sur la corde. Donc un entraînement tous les jours, on oublie.

Alors voilà, vous voyez que là avec mes handicaps, contrairement à un athlète valide j’ai déjà beaucoup plus de contraintes. Et que fatalement, il faut pouvoir anticiper tout ça au mieux, d’où l’importance vitale des planning.

Donc j’en reviens où j’en étais, j’ai pris mon bloc de semaines entre 2 compétitions, et chaque semaine je vais placer mes 3 à 4 entraînements. J’essaye au max d’alterner 1 jour d’entraînement / 1 jour de repos car ne serait-ce qu’aller à l’entraînement me demande beaucoup d’énergie : j’ai soit 1h30 de voiture pour y aller (et pareil au retour), soit 4 à 6h de train. Donc je suis aussi pas mal dépendante des horaires de la SNCF. Donc je place les entraînements au plus optimal avec les horaires de train et la récupération, je prie pour que mon coach soit disponible sur tous les créneaux, et ensuite une fois que c’est fait je place mes préparation physique.

Ca c’est un peu plus simple parce que je le fais à la maison ou parfois en extérieur avec du VTT. Mais en tout cas c’est assez facile à placer et à respecter parce que je n’ai déjà pas les temps de transport.

Donc voilà je me retrouve avec mes 6 semaines d’entraînement programmé, et dans le meilleur des monde on s’arrêterait là parce qu’après tout, le job d’un sportif de haut niveau c’est de faire du sport mais en fait non pas du tout.

Viennent ensuite les rendez-vous médicaux

Ensuite, je planifie les séances de kiné. Là c’est 2 à 3 fois par semaine. Donc souvent, les séances sont le matin en début de journée, c’est ce qui est le plus facile pour coller avec le reste. Donc 8h, ou 8h30, kiné pour bien commencer la journée, et c’est pas de la kiné récupération hein, je juge pas les autres athlètes, moi je suis pas là pour faire des massages et du bien être, j’y suis vraiment pour lutter contre ma maladie, faire des étirements vraiment fort et du renforcement actif.

Après, il y a tous les impondérables, souvent c’est les rendez-vous dans les CHU. Où on nous demande pas notre avis, nos dispo, on te colle un rendez-vous telle date à telle heure et tu te dois d’être disponible.

C’est aussi assez fréquent quand on est handi et malade chronique, alors comme je disais tout à l’heure, régulièrement ça me prend des journées complètes. Moi j’habite à la campagne donc quand je dois aller au CHU j’ai entre 1h et 1h30 de route, puis l’attente, le rendez-vous qui souvent est un peu long, ensuite le retour. Je ne peux donc vraiment rien faire d’autre de la journée avec la fatigue et le temps que ça a pris.

Mais aussi les relations de presse et médias

Ensuite quelque chose qui est très prenant dans la carrière d’un sportif de haut niveau, c’est tout ce qui va être les relations presse et médias. C’est assez fréquent d’avoir des rendez-vous avec les journalistes, d’avoir des tournages, de devoir répondre à des questions par mail et ça c’est pareil, ça va peut prendre 1h, 1h30 et c’est tout aussi fatigant pour un athlète comme moi : c’est difficile de faire beaucoup d’autres choses dans la journée.

Je dois caler ces petites entrevues sur les jours où j’ai « rien » ; généralement je banalise mon mercredi dans la semaine et c’est le jour que j’appelle « variable d’ajustement ». Quand j’ai une demande de la part de quelqu’un, que ce soit un médias, une asso, une demande de collaboration, toutes ces discussions qui doivent se faire par visio, whatsapp ou en direct, je les mets le mercredi.

Les relations avec les sponsors

Et après, la partie indispensable et qui est souvent bon signe quand elle te prend du temps, c’est les relations avec les sponsors. Parce que nos carrières comme je le dis, elles se résument pas qu’à faire du sport. Et pour pouvoir financer les saisons y’a pas trop de mystère, il faut avoir des partenaires.

Ces partenariats ils vont prendre différentes formes en fonction de chacun, mais on est souvent amenés à intervenir auprès des collaborateurs, soit pour faire une démo de notre sport, soit pour faire une conférence.

Ce sont des journées complètes qui vont avoir lieux très régulièrement dans l’année, et c’est super important parce que c’est vraiment ce qui nous permet de nous entraîner le reste du temps et de partir à l’autre bout du monde faire nos compétitions.

Donc ça généralement c’est prévu assez à l’avance parce que les sponsors savent qu’on a des calendriers bien chargés et que pour assurer notre présence il faut qu’on s’organise bien en amont.

Et un point sur l’administratif

Et enfin, dans les choses que je cale semaine par semaine il y a ces temps indispensables pour tout l’aspect administratif. Parce que c’est bien beau tout ce que je vous explique mais sans travail administratif tout ça ne se produit tout simplement pas.

Dans ma semaine, je vais bloquer généralement 3 à 4h pour tout ce qui est répondre aux mails, trouver des sponsors, faire la compta, les papiers, créer et gérer le contenu sur les réseaux sociaux, organiser les shooting photos, les séances vidéos, répondre à toutes les sollicitations dont on parlait juste avant pour les orienter vers un rendez-vous le mercredi.

Alors ça j’essaye souvent de le faire pendant mes temps de trajet vers l’entraînement. Histoire que ça ne soit pas du temps perdu. C’est vraiment important d’optimiser tous les moments pour ne pas perdre de temps et que la journée soit la plus efficace possible, donc c’est vrai qu’aller à l’entraînement en train ça a vraiment cet avantage que je peux faire mon administratif.

Ce qui me libère du temps pour la vie perso, par rapport aux trajets que je fais en voiture où la je suis bloquer pendant 1h30 sans pouvoir rien faire d’autre en même temps.

Un para-athlète a lui aussi une vie personnelle

Parce que oui, après tout ça comme tout le monde, on a une vie perso. Et c’est vraiment pas une complainte parce que clairement on a une vie qu’on a choisie, on fait un métier qui est beaucoup plus agréable que bien d’autres. Mais c’est sûr que, malgré tout, ça peut parfois être une charge de travail assez lourde et donc une organisation très très conséquente, surtout quand on ne vit pas de son sport et qu’on a un métier à coté. Avec un peu de chance de temps en temps on peu caler des semaines de vacances, mais là encore faut-il pouvoir les financer et c’est pas le cas de tous les sportifs de haut niveau.

Anticiper et optimiser, la clé du « succès »

Sans anticipation, on voit bien que c’est pas tenable, parce que si je ne prévois pas assez je peux me retrouver avec des journées bien trop chargées à coté de journées sans rien de spécial et ça vraiment avec mon handicap et la fatigabilité qu’il apporte c’est juste impossible. Un mauvais équilibre de la charge de mes journées peut littéralement casser toute une période, parce que quand je commence à engendrer de la fatigue derrière je suis incapable de sortir la tête de l’eau.

Donc voilà, la gestion de planning pour un athlète de haut niveau elle est importante, et comme pour toute personne qui est chef d’entreprise ou chef de projet.

Mais elle l’est encore plus chez les athlètes paralympiques qui du fait de leur pathologie vont avoir en plus la contrainte de la fatigabilité extrême. Et ça c’est encore une fois pas le cas de tous les athlètes para, il y a aussi des inégalité entre nous.

Au final on a tous toujours ces objectifs de performances qui passent par une très bonne gestion de l’énergie à mettre sur le terrain parce que littéralement notre corps et notre capacité physique c’est le cœur de notre activité.

La performance passe vraiment par la gestion de planning, à mes yeux et quel que soit le domaine je pense que la clé elle se trouve vraiment dans l’optimisation de son temps et de ses tâches.

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