Ceci est une retranscription de l’épisode 21 du podcast Journal d’une parabadiste, permettant l’accessibilité au plus grand nombre (personnes sourdes, autistes, TDAH, troubles cognitifs…). Si vous souhaitez écouter l’épisode plutôt que de le lire, cliquez ici : écouter l’épisode
Bonjour à tous bienvenue sur mon podcast Journal d’une parabadiste, le premier podcast français sur le sport de haut niveau paralympique ; aujourd’hui je réponds à une question qui m’a été posée et j’adore quand je traite des sujets qui viennent de vous parce que j’ai créé ce podcast pour vraiment répondre aux questions que les gens se posent sur le sport de haut niveau et/ou sur l’impact handicap dans cette pratique donc quand je satisfais directement votre curiosité c’est un vraiment plaisir pour moi.
Après les Paralympiques de Paris 2024, place au parasnowboard
Dans cet épisode on va donc parler de l’hiver que j’ai passé après les Jeux Paralympiques de Paris 2024 et pourquoi est ce que je suis partie faire du snowboard au lieu de continuer le badminton, est ce que c’est un projet à long terme ou était-ce une parenthèse, pourquoi le snowboard et pas le ski, qu’est ce que ça m’a apporté ou au contraire mis comme contraintes par rapport au badminton bref aujourd’hui je parle en détail de ce que j’ai vécu cet hiver !
Pour remettre dans le contexte, j’ai fini les Jeux Paralympiques le 31 aout, ensuite on a eu quelques obligations en terme de médias et de présence pour la fédération, et je suis rentrée chez moi début septembre. Là j’ai pris beaucoup de repos parce qu’une paralympiade c’est 3 ans très intensif, entre la préparation, le financement, la qualification et ensuite les jeux. Je parle un peu plus en détail de tout ça dans l’épisode 16 sorti il y a quelques mois.
J’ai repris l’entrainement mi octobre, parce que j’avais vraiment l’envie et le besoin de reprendre, donc ça a été une décision personnelle et pas une décision imposée par mon staff, c’est important de le savoir.
Et puis en décembre, j’ai eu vraiment une période difficile mentalement, j’étais épuisée, alors heureusement les vacances arrivaient et je suis partie à la montagne, chez ma meilleure amie. A la fin des vacances, j’étais vraiment absolument pas en état de rentrer et de reprendre l’entraînement, j’avais pas du tout encore récupéré de ma fatigue, en plus j’avais un nouveau traitement à cette période qui me causait énormément de fatigue et de somnolence. Donc je me suis simplement écoutée — comme on en parlait dans l’épisode précédent sur la santé mentale — et je suis restée plus longtemps.
Alors qu’est ce qu’on fait quand on est en vacances à la montagne et qu’on aime le sport, ben généralement du sport d’hiver, entre les longues après midi de sieste et les balades des chiens, on allait de temps à autre sortir en ski et en snowboard et ça m’a fait un bien fou de faire du sport extérieur, en pleine nature, parce que ça change pour le coup carrément de notre quotidien de badiste, nous on est tout le temps enfermés dans un gymnase et pouvoir respirer le grand air de la montagne, ça fait du bien physiquement et moralement.
Donc moi je fais du snowboard depuis que j’ai 14 ans à peu près, à l’époque je n’avais pas encore de gros soucis neurologique, j’avais mes jambes qui fonctionnaient à peu près normalement on va dire. Et là c’était la 1ere fois que je remontais sur un snow depuis ma paraplégie spastique. Donc pour ceux qui me découvrent aujourd’hui, j’ai une maladie neurologique qui touche ma moelle épinière et qui fait que petit à petit je perds ma force dans mes jambes et dans mes bras, et j’ai ce qu’on appelle de la spasticité donc des contractions musculaires involontaires ce qui rend difficile le contrôle des jambes.
Donc même si j’ai beaucoup de difficultés à marcher et que dans la vie de tous les jours j’utilise un fauteuil roulant, sur un snowboard je peux tenir debout. Une fois que je suis dessus en fait avec les pieds attachés, j’ai vraiment ma spasticité qui va m’aider à tenir debout en compensant les paralysies et je vais descendre les pistes, même si j’ai besoin de beaucoup de pause.
A l’inverse du ski où debout je n’aurais pas assez de force dans chaque jambe séparée pour pouvoir supporter la force qu’il faut y mettre.
Pourquoi pas tenter une compétition en parasnowboard ?
Et puis, assez vite, mon amour pour la compétition a repris le dessus, et je me suis dis, pourquoi pas tenter une compétition en parasnowboard pour découvrir cette discipline, parce que c’est évidemment totalement différent de faire du free ride quand on est en vacance que de passer des piquets imposés le plus vite possible, voir si ça me plait et voir ce qu’il en est quoi !
Donc j’ai passé la classification nationale, pour savoir si mon handicap était éligible pour faire du parasnowboard — pour ceux qui ne savent pas de quoi il s’agit j’ai sorti 2 épisodes sur ce sujet, le 14 et le 15 avec tout ce qu’il y a à savoir sur les classes en parasport — et j’ai participé à une première Coupe de France début janvier.
Et franchement je ne m’y attendais pas du tout, parce que la vitesse ça n’a jamais été ce que je préfère sur les pistes, mais j’ai eu un énorme coup de cœur pour la discipline. J’ai adoré passer ces piquets imposés, apprendre à prendre les bonnes trajectoires, doser les risques…
Une première compétition qui m’ouvre des portes
Et cette première compétition a été un vrai succès, que ce soit en terme de résultat puisque j’ai fait 2 médailles d’or, mais aussi en terme d’expérience puisque j’ai passé une super journée, j’ai pu rencontrer les athlètes du circuit national donc vraiment beaucoup de positif.
Suite à cette première réussite, je me suis dit pourquoi pas continuer le circuit tant que je suis sur les Alpes, parce que du coup ça m’a aussi poussé à m’entraîner un peu plus sérieusement et donc ça a continué de m’entretenir physiquement ce qui était pas plus mal pour la reprise future du badminton. Et donc j’ai fait une 2e Coupe de France, sur laquelle j’ai fait 1 médaille d’or et où j’ai pris beaucoup d’expérience ; ce qui m’a aussi qualifiée pour les championnats de France qui avaient lieux plus tard dans la saison en mars.
Et ceux là pour le coup j’étais vraiment pas sûre de pouvoir y participer parce que je commençais en février à entrevoir mon retour à la maison et au badminton, il y a avais aussi une incertitude sur le calendrier de compétition BWF auquel je pouvais participer ou non avec ma reclassification en parabadminton donc ça j’en parle dans l’épisode 20 pour ceux qui l’ont manqué.
Au final, après un hiver très ressourçant je suis rentrée à la maison mi février, et j’ai finalement pu participer aux championnats de France de para snowboard grâce à une semaine de vacances du pôle performance parabad qui tombait pile poil au bon moment. Et donc en amont de ce stage, j’ai aussi pu participer à un stage de développement avec des membres du collectif France et l’entraîneur des équipes de France de parasnow. Ca a été un super moment pour moi, très complémentaire de tout ce que j’avais vu cet hiver, avec un super staff. Et comme j’en parlais dans l’épisode précédent, le staff c’est à mes yeux ce qui peut faire la différence dans une discipline que l’on veut potentiellement pratiquer à haut niveau, donc ça m’a aussi ouvert des perspectives auxquelles j’avais pas forcément pensé jusque là.
Bref, je suis revenue des championnats de France de parasnow avec 2 médailles d’or, mais aussi un bagage énorme pour le badminton parce que contrairement à ce qu’on peut penser à première vue, ça a été un tremplin énorme et un vrai bon investissement pour ma carrière principale et non pas une perte de temps de 3 mois à la neige à se la couler douce.
Un apport physique, mental et psychologique
Et c’est là qu’on en vient à cette question, qu’est ce que ça m’a apporté. Pour résumer, j’ai énormément appris ou progressé sur les plans physique, mental et psychologique. Bref, sur tous les pans de la performance sportive et qui peut se transposer d’un sport à l’autre. Parce que oui, j’ai aussi progressé techniquement sur le snowboard, mais ça pour le coup ça n’est pas d’une grande aide pour le badminton.
Alors déjà physiquement le bad et le snow sont 2 sports diamétralement opposés, et donc j’ai sollicité et travaillé des groupes de muscles que soit j’utilise peu en badminton, soit que j’utilise différemment. Cet hiver, ce sont mes cuisses qui ont le plus évolué, alors pas dans l’aspect explosif parce que c’est tout l’inverse, c’est vraiment l’endurance qui a été boostée. Et ça je l’ai ressenti de manière exponentielle quand je suis revenue au badminton, j’avais tellement moins de fatigue musculaire, je pouvais tellement faire plus plus longtemps. Et ça ça a été valable pour tous les groupes musculaires impliqués en snowboard, parce que c’est vraiment des efforts assez longs comparés à l’explosivité du badminton, mais les cuisses sont tellement cruciales au badminton que c’est ce qui m’a le plus marqué à mon retour.
Mais à coté de ça, il y a aussi eu tout le gainage du tronc, abdo, fessiers, ensuite les épaules et les triceps. Alors là vous me dites les triceps ? A quoi sert ce muscle dont on ne parle jamais et pourquoi en snowboard ?!
Donc faut savoir qu’avec ma pathologie, j’ai avant tous des déficits moteurs dans les jambes, mais j’ai aussi des atteintes aux bras et notamment mes triceps qui sont très faibles. Et là avec le snowboard, j’en avais besoin pour me relever, parce qu’en snow on a toujours le cul dans la neige dès qu’on s’arrête et donc pour se relever il faut soit avoir des jambes très solides, ce qui n’est pas mon cas, soit se propulser avec le bras, et donc mes triceps ont été mis à contribution, avec mes épaules, ce qui a été très bénéfiques ensuite pour ma pratique du badminton que ce soit le bras droit ou le bras gauche qui sert à s’équilibrer.
Donc vraiment physiquement, j’ai beaucoup gagné en force et en endurance que ce soit dans les jambes, les bras et le tronc et ça ça a été un atout indéniable, déjà pour ma vie quotidienne parce que tout est plus simple pour les transferts etc. et pour le badminton, j’étais vraiment super affutée quand je suis revenue à l’entraînement, malgré les craintes évidentes de mon staff après plus de 2 mois sans jouer. Evidemment il a fallut rebosser l’explosivité parce que c’est quelque chose que j’avais beaucoup perdu du coup, mais c’est assez vite revenu dans l’ordre.
Ensuite, sur l’aspect psychologique, indéniablement c’est sûrement ce qui a été le plus remarquable. Comme je vous le disais, quand je suis partie j’étais très fatiguée, j’étais pas bien mentalement. J’en parlais aussi dans l’épisode 21 juste avant celui ci, quand on évoquait la santé mentale, j’ai beaucoup de challenges à ce niveau là avec des périodes où j’ai vraiment des pensées très noires et une fatigue intense de tout ce que demande la vie. Et là pendant 2 mois dans cet environnement, avec ma meilleure amie, avec un rythme de vie avec très peu si ce n’est aucune contrainte, à découvrir et faire un autre sport, autre chose, en extérieur, ça m’a vraiment rafraichi le cerveau. J’ai libéré toute la pression qui s’était accumulé depuis les jeux, toute la fatigue ancrée qu’au final je n’avais pas vraiment eu l’opportunité d’évacuer. Et il n’y a absolument rien de mieux que de pouvoir repartir à la routine quotidienne d’entraînement en vue de performance que quand tu es tout frais, bien disposée à repartir à l’attaque, avec une envie de vivre et de jouer qui sont au maximum.
Donc quand je suis revenue, ben j’étais tout simplement dans les meilleures dispositions pour performer.
Et puis, il y a enfin eu l‘aspect mental. Ca c’est au cœur de la performance sportive, pour moi le mental fait vraiment 80% d’un résultat. Et là j’ai pu découvrir un monde mental que je ne soupçonnais pas. Parce que sur cet aspect aussi le badminton et le snowboard sont 2 mondes à part.
Des ressources mentales insoupçonnées
En badminton, c’est un combat contre un adversaire, on doit gagner plus de set que l’autre. C’est un combat qui est long, enfin, par rapport au tennis non mais ça reste en moyenne 30 à 45 minutes de concentration nécessaire, mais avec des pauses, si tu fais une erreur et que tu perds un point, c’est pas grave, y’en a encore 21 à gagner et même parfois, tu perds plus de point que ton adversaire et tu gagnes quand même ! Alors il y a aussi une petite partie de combat contre soi-même, comme dans tout sport. Mais globalement on est sur un sport d’opposition, avec des hauts et des bas pendant ces 30-45 minutes, des prises de risques possibles mais jamais fatales.
Et à l’inverse, le snowboard c’est avant tout un combat contre toi même et surtout contre la piste. Un sport où la moindre erreur peut être fatale. Si tu loupes une portes : t’es éliminé. C’est une concentration extrême pendant environ 2 minutes, où tu ne peux pas te laisser aller à penser à des choses annexes, à manquer de concentration sur ce que tu fais. Parce que simplement tu n’as pas le droit à l’erreur !
Soit parce que le chrono ne te le pardonnera pas, soit parce que la piste ne te le pardonnera pas et quand tu sors, c’est fini.
Et là on voit bien qu’on est dans un tout autre monde mental que le badminton.
Il faut constamment avoir parfaitement conscience de son niveau technique, physique et tactique sur la piste, pour faire les bons choix au bon moment, sans droit à l’erreur. C’est une pression constante dès l’instant où tu passes le portique de départ et jusqu’à franchir les 2 piquets de l’arrivée. Et ça, ça demande énormément, même si l’effort est beaucoup plus court que sur un match de bad. Et du coup, ça m’a ouvert vraiment un autre aspect de la préparation mentale et de l’aspect mental une fois sur le court. Même si ce pan de la performance était déjà mon point fort, je suis vraiment revenue avec encore plus de ressources à ce niveau. Et pour le coup, autant je savais que le snow allait me faire du bien physiquement et psychologiquement, mais je ne m’attendais absolument pas à avoir encore un tel espace de progrès sur le mental !
Donc loin d’avoir été simplement 2 mois off ou 2 mois de vacances, cette pause inattendue en parasnowboard m’a en fait apporté énormément pour le badminton à tous les plans, et d’ailleurs ça s’est assez vite concrétisé parce que non seulement j’étais bien à l’entraînement, mais j’ai aussi fait une médaille d’argent à la 1ere compétition sur laquelle je suis sortie en 2025 et pour moi ce n’est pas annodin.
Quelle suite pour le snowboard et le badminton ?
Alors où ça nous mène tout ça ? Est ce que je vais partir dans un double projet été hiver avec le badminton et le snowboard tous les 2 ans aux Jeux ?
Pour le moment, c’est assez flou de mon coté pour plusieurs raisons, déjà avant d’avoir passé une classification internationale en parasnowboard, on ne peut pas savoir si je suis éligible officiellement pour les compétitions qui comptent pour les Jeux et les Coupes du Monde. Donc tant que je n’ai pas passé la classification internationale, c’est difficile de pouvoir s’y projeter.
Ensuite un double projet ça demande beaucoup de ressources, que ce soit financières mais aussi physique, psychologiques, mentales. Ca demande beaucoup d’organisation et donc énormément d’énergie pour gérer tout cela. Et c’est déjà énorme quand on ne fait qu’un seul sport, j’en parlais dans l’épisode 4, mais quand on en fait 2 c’est encore plus, et sûrement plus que 2 fois plus parce qu’il faut gérer et imbriquer toutes les contraintes de l’un et de l’autre, avec les calendriers, les déplacements etc.
Il faut aussi avoir un staff qui soit pleinement convaincu et engagé dans le double projet, et pas que ce soit un combat les uns contre les autres. Et ça comme je l’évoquais très rapidemment dans l’épisode précédent, c’est encore un peu compliqué en France d’avoir des doubles projets été-hiver bien développés à cause des croyantes limitantes qui existent sur le sujet et un peu cette idée de « si tu fais du snow ça veut dire que tu fais pas de badminton pendant ce temps et ça peut pas marcher » et inversement.
Alors moi je suis persuadée que ça peut fonctionner, je sais d’ailleurs que ça fonctionne, parce que c’est déjà le cas pour certains athlètes, notamment chez les para mais ça s’est déjà aussi vu chez les valides. Et l’expérience que je viens de vivre cet hiver, et les bienfaits énormes que ça a eu à mon retour me prouvent qu’il y a bien quelque chose à faire de ce coté là.
Malgré tout, aujourd’hui, ma priorité est vraiment sur le badminton, c’est mon objectif n°1, la médaille d’or à Los Angeles et remporter l’or dans toutes les grandes compétitions à savoir championnats d’Europe et championnats du Monde.
Par contre, je sais que je ne pourrai pas faire de badminton toute ma vie parce que malheureusement avec ma pathologie, j’ai des atteintes aux bras et notamment aux doigts qui sont de plus en plus importantes, et le badminton c’est pour le coup un sport qui nécessite une vraie force et de la dextérité. Donc je sais qu’il arrivera un moment où le parabadminton ne sera plus possible. Et il est vrai que je songe vraiment au parasnowboard comme reconversion, parce que même si les bras sont importants pour les départs et pour l’équilibre, les doigts restent un enjeux un peu moins importants qu’au bad.
Donc aujourd’hui, je prépare vraiment tranquillement cette future reconversion, je réfléchis à comme je le disais, passer cette fameuse classification internationale pour déjà être fixée la dessus. Je vais continuer à m’entraîner de temps à autre sur neige, même si d’ici Los Angeles je ne ferai pas de saison complète à la montagne. Parce que j’ai aussi une promesse à respecter, que j’ai faite à ma meilleure amie qui m’a accueillie cet hiver, qui m’a soutenu dans le choix de me lancer dans le parasnowboard national, et qui m’a dit avant de quitter ce monde, de toujours faire les choix qui sont les meilleurs pour moi et pas pour faire plaisir à ceux qui croient mieux savoir ce qui est bon pour ma vie.

Laisser un commentaire