Ceci est une retranscription de l’épisode 3 du podcast Journal d’une parabadiste, permettant l’accessibilité au plus grand nombre (personnes sourdes, autistes, TDAH, troubles cognitifs…).
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Aujourd’hui je vais aborder tout simplement le sujet de la qualification pour les Jeux Paralympiques de Paris 2024, et surtout cette question assez philosophique mais fondamentale : est ce que c’est raisonnable de vouloir se qualifier à la plus grande compétition de tous les temps quand on ne fait du para badminton que depuis 2 ans ?
Parce que c’est ma situation et vous verrez que ce n’est pas si simple que ça d’avoir un avis tranché !
Se lancer dans une qualification pour les jeux paralympiques presque impossible
Il y a quelques semaines, je vous expliquais que j’étais en pleine qualification pour les Jeux Paralympiques, d’où le nom de mon podcast, mais les qualifications aux Jeux c’est vraiment très complexes. Les règles dépendent de chaque sport, les timing de sélection aussi.
Mai 2024, Milena Surreau n’est toujours pas qualifiée aux paralympiques
Nous voilà au mois de mai et je ne suis toujours pas qualifiée. Quand je dis ça aux gens, ils sont assez hallucinés parce qu’ils me disent « mais du coup c’est la galère pour la préparation« . Alors oui c’est pas ce qu’il y a de plus confortable mais à la fois, certains des athlètes n’auront leur ticket qu’en juillet donc déjà je m’estime bien lotie dans mon sport. Et puis toute cette gestion de la préparation, c’est vraiment quelque chose qu’on planifie avec le staff de l’équipe de France, avec le coach donc au final qualification ou pas c’est pas forcément le plus important.
Mais aujourd’hui je vais vous expliquer le processus de qualification en para badminton et surtout répondre à la question que j’ai soulevé dans le titre, au final, se qualifier aux Jeux Paralympiques après 2 ans dans le milieu, après 1 seule saison complète sur le circuit, est ce que c’est un rêve un peu trop fou, est ce que c’est raisonnable, est ce que je dois être déçue si j’y arrive pas ou est ce que je vois la qualif uniquement comme un bonus ?
Mars 2023 : début de la période de qualification aux jeux pour le para badminton
Pour bien comprendre l’état d’esprit dans lequel je suis actuellement, à quelques jours de l’annonce de ma qualification ou de ma non qualification, il faut revenir en arrière : on est en mars 2023 et la période de qualification pour les Jeux commence pour le para badminton.
Comment fonctionnent les qualifications ?
Le calendrier est sorti quelques semaines auparavant et il y a 15 tournois tout autour du monde pour engranger le maximum de points. Parmi ces tournois, il y en a 2 plus importants que les autres, ce sont les championnats continentaux, donc pour ma part les championnats d’Europe, et les championnats du monde qui valent beaucoup plus de points que les Open.
Chaque tournoi va rapporter un certain nombre de points en fonction du résultat qu’on y fait. Se faire éliminer en poule rapporte peu de point, atteindre les quart en donne un peu plus etc. jusqu’au vainqueur qui est donc le joueur qui va remporter le plus de point sur le tournoi.
On a 15 tournoi pour engranger le plus de point mais dans un soucis d’équité et d’accessibilité au plus grand nombre, ce n’est pas le nombre de point total qui sera pris en compte. Sinon à ce jeu, ça ne serait pas forcément les meilleurs qui se qualifieraient mais ceux qui ont le plus d’argent et qui peuvent faire tous les tournois, alors que ceux qui ont moins de moyen aurait automatiquement moins de chance de ramener des points. Du coup, on va prendre en compte les 6 meilleures performances.
Donc même si tu fais 15 tournois, on ne prendra en compte dans le calcul final que les 6 meilleurs tournois que tu as fait. Comme ça, un athlète qui ne pourrait faire que 6 tournoi mais qui gagne les 6, aurait toujours plus de points que celui qui en fait 15 mais qui perd en ¼ à chaque fois.
Un processus de qualification le plus équitable possible
Je sais pas si c’est très clair mais c’est assez important de souligner que le processus de qualification est le plus équitable possible, parce que y’a des fédération qui ont évidemment moins de moyen que d’autres dans lequel le badminton est le sport national. Il y a aussi des athlètes qui de par leur pathologie ont soit un fort besoin d’accompagnement donc à financer c’est 2 fois plus difficile, soit tout simplement n’ont pas la capacité physique de pouvoir partir en tournoi à l’autre bout du monde 1 à 2 fois par mois.
A la fin de l’année de qualification, donc en mars 2024, les calculs sont faits pour une 1ère phase de qualifications : là je simplifie un peu mais dans ma catégorie, les 6 première joueuses mondiales sont sélectionnées.
Donc mon objectif, en commençant cette année de qualification, c’était de finir dans le TOP 6 mondial.
Quelle stratégie mettre en place pour moi ?
Et pour ça, il a fallu que je choisisse les tournois auxquels je voulais participer. Et là y’a une grosse stratégie à mettre en place : est ce que je fais le plus de tournoi possible pour prendre de l’expérience à chaque fois et donc m’améliorer sur le suivant, tenter de parfois faire des exploits qui vont être bingo dans mon calcul final. Mais en dépensant énormément d’énergie parce que les tournois c’est vraiment épuisant et ça demande énormément tant physiquement que mentalement et cognitivement.
Ou alors, j’en fais moins et je mise sur le fait de faire les perfs qui me correspondent à chaque fois. Mais ça laisse peu de place à l’erreur.
Une stratégie de qualification propre à chaque athlète
Cette stratégie de qualification, elle est vraiment propre à chaque athlète. En Équipe de France, on voit vraiment 3 groupes distincts, ceux qui font que 6 tournois parce qu’ils savent qu’ils vont performer à chacun et qu’ils auront le plus de points possible sur 6. Ceux qui font tous les tournois. Et ceux qui font un peu entre les deux en misant sur des bonnes perfs à chaque fois mais en se laissant 1 ou 2 chance en cas d’échec.
Il n’y a pas 1 meilleure stratégie que l’autre, parce que ça dépend totalement de chacun. Et du coup, c’est vraiment avec l’expérience qu’on peut optimiser sa stratégie.
Mais moi en mars 2023, non seulement c’était ma 1ere qualification aux Jeux mais surtout c’était ma 1ere saison complète sur le circuit. Je n’avais avant ça jamais enchainé plusieurs tournoi, je n’avais même pas 6 tournois qui permettent d’avoir un classement mondial consolidé. J’avais fait 1 tournoi pour ma classification en février 2022, et 1 championnat du monde en novembre 2022.
Donc vraiment je débarque en tant que débutante, qui se retrouve face à un Everest sans jamais avoir grimpé ne serait-ce que le Mont Blanc jusque là.
Une routine de performances à construire pour réaliser un exploit
Il a fallu vraiment construire de A à Z mes routines de performance en tournoi, comme par exemple, combien de jour avant le début du tournoi je prends l’avion ? Comment j’arrive à compenser le décalage horaire ? Comment je gère les repas ? Et l’échauffement ? parce qu’on a un horaire de match mais s’il y a du retard tu peux jouer très bien 1h ou 1h30 après l’heure prévue, ou alors ¼ d’heure avant si y’a de l’avance, donc tout ça c’est des repères à prendre, et c‘est quelque chose qui se construit vraiment au long cours sur une carrière, pour arriver à ta routine ultime qui va te conduire à la performance maximum. Et moi j’arrive vraiment avec ce truc à construire au moment le plus crucial qui est : LA qualification pour Paris 2024.
Je vous avoue que je ne me rappelle plus exactement mon état d’esprit précis à ce moment là, parce que à l’époque je n’avais pas de carnet dans lequel j’écrivais. Mais je pense que j’avais conscience qu’une qualification serait vraiment un exploit. Parce que finir top 6 mondial quand on a jamais dépassé le top 10 – et encore j’avais gagné ces points sur une saison très creuse avec peu de joueuse présente – c’est clairement pas gagné d’avance. Et surtout, dans ma catégorie on est 3 françaises, on a le même coach, et de manière tout à fait logique je ne suis pas la joueuse privilégiée en début de qualif parce que je suis 3e dans la hiérarchie.
Donc j’ai conscience que ça va être difficile, et que si j’y arrive c’est vraiment incroyable mais en même temps, je donne vraiment tout ce que je peux donner pour réussir. Parce que si je le fais c’est pour tout donner et pas pour me dire « bon ça va être dur donc si ça marche tant mieux mais je vais pas me fouler », non dès le début déjà j’ai dans la tête l’idée de finir 1ère française sur la qualification. Et si en plus je suis dans les 6 mondiale, incroyable mais déjà, je veux finir devant mes partenaires françaises.
Un début pas trop mal puis LA performance
La qualif se passe, j’ai des résultats pas trop mal avec pas mal de malchance au tirage au sort à chaque fois donc clairement je sais que je peux faire beaucoup mieux. Je dois aussi gérer avec mon métier à coté, quand arrive mai, juin, juillet ça devient hyper dense de tout coordonner mais je suis toujours bien placé dans la qualif. Je suis autour de la 6e place, et je suis surtout 1ère française depuis le début.
C’est là que je vais faire LA perf qui change toute la qualif, à mi chemin j’ai les championnats d’Europe et là je remporte la médaille d’argent, après avoir éliminé en quart et en demi les 2 françaises avec qui malgré tout je suis en concurrence directe.
Donc après les championnat d’Europe, je passe vraiment de « c’est pas mal » à « clairement je peux me qualifier, je suis dans une super posture au niveau des points ». La 2e partie de qualif, pour moi ce n’est plus le même état d’esprit, parce que factuellement j’ai la qualif à portée de raquette même s’il reste un long chemin.
Et surtout, je continue de monter en puissance parce que c’est ma 1ere saison sur le circuit donc j’ai énormément à apprendre, et à chaque tournoi j’apprends plus que toutes les autres joueuses, je progresse à vitesse grand V et je rattrape vraiment le retard que j’ai au niveau de la technique, de l’expérience.
Mauvais tirage au sort, qualification du top 6 mondial
Mais malheureusement, une nouvelle fois pas aidée par le tirage au sort sur la 2e partie de qualif, je vais finir, malgré des supers championnats du monde où je n’ai jamais aussi bien joué, à la 7e place de la qualification.
La qualif est finie le top 6 mondial se qualifie, et moi je finis 7e. C’est évidemment super dur parce qu’en plus, c’est 7e à vraiment très très peu de point de la 6e ça va peut être pas vous parler mais la 6e finie avec 41400 points et moi je finis avec 40500 donc vraiment je crois c’est le plus petit écart entre 2 joueuses sur la qualif.
Mais mes chances ne sont pas terminée car il y a un 2e processus de qualification, qui s’appelle la commission bi partite. Une fois que les athlètes sont qualifiés via les points, la fédération mondiale de badminton va qualifier 7 autres athlètes parmi toutes les classes de handicap pour équilibrer les tableau, assurer la représentativité des continents, des handicaps etc.
Deuxième chance pour compéter le tableau
Et donc c’est là où j’ai encore une chance car ayant finie 1ère non qualifié, il est toujours possible que l’on me choisisse pour compléter le tableau de SL4. Mais ça, je ne le saurai que dans quelques jours et c’est vrai que l’attente est interminable et assez difficile.
Parce que évidemment après 1 an de qualif si intenses, autant d’énergie, de haut, de bas, on a qu’une envie c’est de savoir si on participera aux Jeux. Et avoir fini si proche du but, 7e au lieu de 6e, je trouve que ça rajoute une émotion encore plus écrasante.
Parce que oui, si en mars 2023 on m’avait dit que je finirai aux portes de la qualif, 7e mondiale, 1ere française, j’aurais surement signé des 2 mains tant l’exploit est grand vu ma situation et mon expérience.
Mais aujourd’hui, après avoir tant pris en expérience, élevé mon niveau de jeu, être arrivée si proche de mes concurrentes les mieux classées mondialement, c’est difficile d’accepter de rester 1ère non qualifiée, si proche du but.
Un exploit à souligner et à retenir dont je peux être fière
Mais factuellement, si je me pose et que j’y réfléchi, à tête reposée, avoir fait pour 1ère saison complète sur le circuit une qualification aux Jeux Paralympiques, en ayant à coté une activité professionnelle très intense, qui ne m’a pas permis de m’entrainer de tout le mois de juin, qui m’a provoqué une blessure en juillet et finir tout de même 7e… C’est hors du commun. C’est un exploit que peu d’athlète peuvent réaliser. C’est une performance à laquelle très peu de personnes m’attendaient, et dont je peux être très fière. Je ne sais pas quel sera le résultat de la commission bi partite, et si j’aurais mon ticket pour les Jeux de Paris. Et ça sera surement très dur si le résultat ne m’est pas favorable, car ma médaille aux championnats d’Europe et le niveau de jeu que j’ai produit sur la fin de cette qualification me prouve que j’ai bel et bien ma place dans la top niveau du para badminton mondial. Mais en étant factuelle, j’ai déjà réussi une performance de très haut niveau que peu de personne ont fait dans un laps de temps aussi court.

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