Ceci est une retranscription de l’épisode 21 du podcast Journal d’une parabadiste, permettant l’accessibilité au plus grand nombre (personnes sourdes, autistes, TDAH, troubles cognitifs…). Si vous souhaitez écouter l’épisode plutôt que de le lire, cliquez ici : écouter l’épisode
Bonjour à tous, alors les plus fidèles ont remarqué mon absence sur le podcast depuis la fin du printemps, pour ceux qui me découvrent je vous souhaite la bienvenue, je poste habituellement des épisodes tous les 1er et 3e jeudi du mois et ici on parle sport de haut niveau paralympique au sens large donc si vous êtes passionnés de sport, curieux d’en savoir plus sur les dessous des podiums internationaux, ou si vous voulez en savoir plus sur le handicap et comment il impacte le quotidien vous êtes au bon endroit et vous avez une vingtaine d’épisodes à rattraper !
La santé mentale dans le sport de haut niveau : un sujet encore tabou
Aujourd’hui on va aborder un sujet qui est encore très tabou et encore plus dans le sport de haut niveau, c’est le sujet de la santé mentale. Donc ça va pas être un épisode tuto pour vous conseiller d’aller chez le psy, ce que je vais détailler aujourd’hui va être à l’image de tout ce que je raconte sur Journal d’une parabadiste, assez pédagogique, en expliquant en quoi ce pan de la performance est crucial dans nos carrières, en faisant un état des lieux dans les systèmes mis en place actuellement et partir d’exemples concrets pour illustrer comment une sportive de haut niveau comme moi prends en compte cela. Donc encore une fois, un épisode qui va parler au plus grand monde pour peu que le sport de haut niveau et/ou professionnel vous intéresse !
Pour ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux, vous avez sans doute vu passer la nouvelle, j’ai perdue ma meilleure amie au mois de juin. Elle a mis fin à ses jours et si cet épisode n’est pas là pour vous raconter son histoire, ça reste le sujet le plus d’actualité pour reprendre mon podcast après des semaines difficiles. En plus, Lorraine était sportive de haut niveau comme moi et lors du dernier sondage que j’avais mis sur Instagram pour savoir quels sujets vous intéresseraient, elle avait soumis cette proposition de parler de la santé mentale dans le sport de haut niveau parce que c’est vraiment un sujet qui nécessite beaucoup de lumière et d’en parler sans tabou, sans contrainte, sans limite.
Vivre avec des fragilités psychique
Personnellement, j’ai toujours eu des challenge à ce niveau là depuis l’adolescence. Il faut dire que c’est déjà vraiment pas facile d’être autiste dans une société de neurotypiques — pour ceux qui veulent en savoir plus spécifiquement sur ce sujet vous pouvez écouter l’épisode 5 sorti l’année dernière — et pour le coup encore plus quand tu n’as pas encore de diagnostic. J’ai eu beaucoup de période avec ce qu’on appelle des idées suicidaires passives, c’est à dire pas de vouloir spécialement mettre fin à ses jours mais de se dire « bon si j’ai un accident de voiture demain et que je meurs, c’est pas très grave » ou alors avoir envie de s’endormir le soir et de ne pas se réveiller le lendemain matin.
Et jusque là, les différents métiers et loisirs que j’ai pu faire m’aidaient vraiment à sortir la tête de l’eau, parce que j’ai eu le privilège jusque là de ne faire que des choses qui étaient des vraies passions pour moi, et qui faisaient office de soupape de décompression, en permettant peut-être aussi de se sentir un peu moins seul, un peu plus dans la société.
Aujourd’hui, la situation est très différente, parce que mon activité sportive oui je l’aime plus que tout, mais on parle d’une activité de très haut niveau où littéralement mon job c’est d’être la meilleure au monde dans mon domaine. Et c’est là où les choses se compliquent quand la santé mentale est à la traîne, parce que pour schématiser et faire très simple, pour être le meilleur dans son domaine, il faut que toutes les planètes soient alignées, que ton quotidien soit parfaitement huilé, que tu aies le meilleur environnement possible et que ta santé soit au top et ce au sens général : santé physique (pas de blessures, pas de douleurs…) et santé mentale.
C’est super difficile de performer quand au quotidien, tu as des idées noires, ou que tu es épuisée, parce que d’une part —et ceux qui sont touchés par la depression ou l’anxiété le savent— la motivation en prend un coup ; c’est à dire que ça devient très difficile physiquement de faire des choses donc se lever le matin, prendre soin de soi, aller au travail ou dans ce cas à l’entraînement.
Donc il n’y a plus d’efficacité, quand un sportif de haut niveau est touché au niveau de sa santé mentale, fatalement son entraînement est directement impacté parce que jouer pour jouer quand tu n’as pas la motivation ultime, c’est peut-être suffisant pour jouer en loisir mais ça ne peut pas l’être quand tu dois être le meilleur du monde.
Et aussi il y a une notion de plaisir qui est impacté, c’est une des choses qui s’échappe souvent très rapidement dans ces conditions, c’est que non seulement tu n’as pas la motivation mais en plus tu n’as pas de plaisir à faire ce que tu fais. Et alors là ça devient encore pire puisque c’est une boucle sans fin qui s’entretient, pas de motivation pour aller s’entrainer, donc c’est dur, et une fois que tu y es tu n’y as aucun goût, donc tu as encore moins de motivation pour y retourner la fois suivante.
Un problème universel mais amplifié par le haut niveau, quand performer est ton métier.
Alors bien sûr, j’ai évidemment conscience que ce souci touche absolument toutes les franges de la population, quel que soit son métier, et sans nier le vécu de monsieur et madame tout le monde évidemment, cela reste une problématique particulièrement difficile à gérer quand on est dans cette situation où la performance est ton métier. Où tes revenus dépendent directement de tes résultats. Où il est très difficile de s’arrêter parce que pendant que tu t’arrêtes, les autres continuent et ça devient vite difficile de se dire que toi tu es à l’arrêt alors que les autres non.
Mais à l’inverse, c’est aussi quelque chose qui faut que les gens aient à l’esprit : ce n’est pas parce qu’on fait le métier de ses rêves, que notre quotidien c’est de faire du sport, que cela veut dire que l’on ne peut pas être touché par la depression, le burn out, l’anxiété etc. Et c’est souvent un peu une double peine, parce que les gens ont très souvent à l’esprit que ces difficultés mentales touchent uniquement les gens qui ont un métier difficile et peu plaisant, ou qui ont des difficultés financières.
Alors que pas du tout, je le répète mais c’est très important, toutes les personnes qui vous cotoyez au quotidien ou que vous voyez à la télé peuvent être touchées par ces maladies et ces troubles et c’est important de justement ne pas invalider le vécu de ces personnes. Car cela ajoute de la culpabilité aux concernés qui vont ensuite avoir beaucoup plus de mal à prendre les bonnes mesures pour se soigner et pouvoir s’en sortir.
Alors partant de ce constat : qu’est ce qu’on fait ?
Qu’est ce qui est aujourd’hui mis en place dans le sport de haut niveau français au niveau de ces situations ?
Alors déjà il faut savoir qu’on a un suivi médical assez rapproché quand on a ce statut sur liste ministérielle, il y a un cadre légal qui nous oblige tous les ans à faire ce qu’on appelle la Surveillance Médicale Règlementaire. Donc c’est un point avec un médecin du sport pour justement savoir si l’athlète va bien, et sur tous les plans que ce soit physique, psychologique et diététique. Donc il y a un bilan psychologique dans cette SMR, et il y a aussi le fameux questionnaire de surentrainement qui permet de déceler des signes que l’athlètes est en surchauffe parce qu’il s’entraîne trop, ce qui souvent se manifeste par des impacts psychologique mais aussi derrière un aussi un impact physique.
On peut aussi éventuellement doser le cortisole dans le sang, qui peut donner un indice sur le surentraînement.
Donc on a vraiment 2 pans de la santé mentale qui sont surveillés, d’une part la santé psychologique de l’athlète, et aussi s’il n’est pas en état de surentraînement.
Alors évidemment, ce n’est pas une solution miraculeuse pour prévenir les états de détresse, parce qu’il est très facile de mentir et d’orienter ses résponses que ce soit lors d’un bilan psy ou sur le questionnaire de surentraînement. C’est aussi pour ça que c’est important de parler de la santé mentale pour que les athlètes se rendent compte que c’est quelque chose d’important, qu’il ne faut pas négliger, que ce n’est pas honteux d’avoir besoin d’aide sur ce plan à certains moment, ou même de manière continue au fil de sa carrière.
Et c’est quand même quelque chose qui est sur la bonne voie parce qu’aujourd’hui c’est un sujet qui est de moins en moins tabou et de mieux en mieux pris en compte par les athlètes, mais aussi par tous les systèmes qui les entourent à savoir les staff et les fédérations.
Il y a quelques années, aucun athlète n’allait voir de psychologue, ou alors le peu qui y allaient n’en parlaient pas, par peur d’être traité de faible, d’être vu comme un athlète sur qui on ne peut pas compter, qui ne peut pas supporter les exigences du haut niveau etc. Aujourd’hui c’est quand même de plus en plus répandu, que ce soit de la volonté des athlètes eux-même, ou alors et c’est ça qui est le plus important, une prise en compte au sein même des systèmes de performance à savoir les staffs encadrant le haut niveau au sein des fédérations, des structures de performance comme l’INSEP, les CREPS, les pôles France etc.
La mention du psychologue et/ou du psychiatre est très souvent présente dans ce qu’on appelle le PPI — le plan de performance individuelle. En gros c’est un document qui est rempli par chaque athlète avec son coach et le responsable performance de la fédération de son sport, pour cadrer les objectifs sportifs, que ce soit qualitativement comme ce qui se passe concrètement sur le terrain en termes de tactique, technique, mental etc. mais aussi en terme de résultats concret comme les médailles sur les compétitions majeures, compétitions mineures etc.
Et sur ce document on retrouve tout le staff qui encadre l’athlète, du coach au préparateur physique en passant par le kiné, le médecin du sport et donc aussi le psychologue et le psychiatre.
Et ça à mes yeux c’est un signe assez fort de la volonté de prendre en compte la santé mentale de manière systémique et que ça devienne quelque chose de totalement banale dans le quotidien et l’environnement du sportif de haut niveau français.
De la même manière, la préparation mentale en elle même donc qui est un travail un peu différent de la psychologie mais complémentaire, est aujourd’hui vraiment au cœur de l’entraînement de tous les athlètes parce qu’on prend vraiment conscience de l’importance de cet aspect mental, ce qui n’était pas du tout le cas il y a encore quelques années.
Alors après, ce qui est sur le papier c’est bien, mais ce qui est important c’est ce qui se passe concrètement. Dans la réalité, si ton coach préfère te voir à l’entraînement coute que coute plutôt que de te laisser le temps de soigner une phase difficile mentalement, si ta fédération met des sanctions explicites ou implicites aux athlètes qui vont louper tel stage ou telle compétition dans ce contexte etc. c’est sûr qu’avoir le nom du psy dans le PPI ne sert pas à grand chose.
C’est comme pour tout, c’est avant tout ton environnement qui va conditionner ton bien être à ce sujet, et surtout la façon dont tu vas pouvoir te soigner ou non quand tu en as besoin, mais surtout de mettre en place les choses qui te permettent de ne pas tomber dans ces difficultés au niveau de la santé mentale. Parce que soigner un burn out, une dépression, c’est très difficile, et c’est beaucoup plus facile de mettre en place le maximum de choses en amont pour ne pas se retrouver dans ces situations plutôt que d’e’être un jour la tête sous l’eau et de galérer à remonter.
Qu’est ce qui peut être mis en place concrètement d’un point de vue du sportif ?
Déjà à mes yeux le plus important c’est le staff qui t’entoure directement. Donc avant tout ton coach, ou tes coachs si tu en as plusieurs, et ensuite ton préparateur physique, ton préparateur mental. Si ces personnes qui interviennent directement sur l’aspect sportif n’ont pas la bonne approche sur la santé mentale, qu’ils sont dans le fameux « on fait toujours comme on fait tout le temps », et que le bien être mental et emotionnel de l’athlète passe pour eux après la performance technique et physique, c’est le meilleur moyen de filer droit au burn out ou à la dépression quand toutes les planètes ne seront plus alignées.
Ensuite, avoir un staff médical en qui tu peux avoir à 200% confiance et qui est un vrai allié. Et je sais que ce n’est pas toujours facile à trouver, surtout dans la situation actuelle en France avec une pénurie de professionnels de santé, mais avoir un kiné à qui tu peux parler librement de tous les sujets, un psychologue qui pourra faire le lien avec ton staff sportif, un médecin qui sera prêt à déceler les drapeaux rouges et évoquer le sujet avec toi c’est une des clés pour être vraiment dans un environnement sain de A à Z.
Plus que tout, l’important est de se connaître soi-même, de s’écouter, et de parfois devoir se défendre soi-même pour bien faire comprendre ses besoins, ses limites, et imposer les mesures nécessaires à sa propre performance. Et ça c’est pas une mince affaire, car c’est quelque chose qui prend du temps.
Par exemples, savoir ce qui est le mieux en terme de rythme et de fréquence d’entraînement, pour allier la performance à la récupération. Moi par exemple, 2 semaines avant chaque compétition, j’ai 1 semaine de repos complet. Ca va paraître fou pour beaucoup de sportifs de haut niveau, et ça n’a pas forcément été simple à imposer dans mon calendrier sportif, mais j’ai absolument besoin de cette pause et de ce repos avant les compétitions pour avoir toutes les ressources mentales pour faire face à 10 jours loin de chez moi. C’est très lié à mon autisme, et encore une fois j’en parle en détail dans l’épisode 5 pour les curieux, mais je sais que je ne suis pas la seule athlète au monde à qui ça apporterait un bénéfice.
Il faut aussi connaître ses drapeaux rouges qui annoncent des périodes plus compliqués et savoir quelles sont les clés pour désamorcer la situation. Est ce que dans ces moments, tu vas avoir besoin de repos ou de continuer de t’entraîner avec un rythme différent, ou est ce que c’est plutôt le contenu des entraînements qui est à aménager avec des axes de travail sur tes points forts pendant plusieurs jours pour reprendre du plaisir et de le confiance ?
Quel planning de vacances ? Parce que oui, on a aussi des vacances et de moment complètement off du sport, où on fait totalement autre chose mais pour certains athlètes, avoir trop de vacances c’est très compliqué à vivre psychologiquement parce qu’ils ont ce besoin d’avoir la sensation de s’entraîner plus que les autres, d’autres vont avoir justement le besoin absolu de couper de temps en temps. La plupart des athlètes coupent vraiment après les Jeux Olympiques et Paralympiques et prennent une vraie pause, mais par exemple Michael Phelps lui il rattaquait direct sur l’entraînement intensif.
Et puis il y a quelque chose auquel on pense pas mais quel rythme de vie, tout simplement ! C’est pas le plus commun mais il y a certains athlètes de haut niveau qui volontairement ont une activité professionnelle à coté de leur sport, car ils ont besoin de faire d’autres chose au quotidien et ne pas être constamment focalisé sur la perf sportive. Et ça, c’est tout aussi important pour ces profils de passer du temps au travail ou dans les études chaque semaine et si on les forçait à ne faire que du sport, ils performeraient moins et finiraient en burn out.
Pour certains athlètes, et c’est pas encore très répandu en France notamment à cause des croyances limitantes sur la performance, mais ça va être un projet été et un projet hiver. Donc un sport présent aux Jeux d’été comme l’athlé, le tennis ou autre, et un sport d’hiver comme le ski ou le snowboard.
Mais on en revient au point précédant, pour pouvoir mettre tout ça en place, il faut avoir un staff qui l’accepte et n’y met pas d’objection.
Les réalités chez les jeunes sportifs
Et ça c’est le gros soucis dans le sport de haut niveau chez les enfants. Parce que là tout ce dont je vous parle, c’est un peu un idéal quand on a les moyens de pouvoir faire ses propres choix et de mettre en place ce dont on a besoin. Malheureusement, ce n’est pas le cas de manière générale chez les enfants qui n’ont pas énormément de choix que d’aller dans les pôles espoirs, pôle France, avec un staff en place, et qui sont parfois et même assez souvent confrontés à la violence systémique liée aux idéaux de performance hérités de la guerre froide et encore bien ancrés dans les mentalités.
Alors je vais pas m’étaler sur le sujet tout simplement parce que Arte a sorti un reportage incroyable sur le sujet, il est disponible en libre accès sur Youtube, il s’appelle « futurs champions : le prix de la gloire » et je conseille vraiment à tout le monde d’aller le regarder pour comprendre ce qui se passe dans le système de formation des futurs top athlètes. Ce reportage n’aborde pas les violences sexistes et sexuelle, et ça aussi c’est un sujet crucial dans les enjeux de santé mentale dans le sport. Je pense qu’il mériterait d’ailleurs un épisode à part entière et pas quelques mots à la fin d’un autre, donc j’en reparlerai plus tard sur le podcast.
Et puis bien sûr, on peut absolument optimiser tout son quotidien, son environnement, son staff et quand même être sujet aux difficultés de santé mentale parce que ce sont des troubles multi factoriel, là j’ai juste fait un petit aperçu de ce qui peut et doit être mis en place pour limiter les risque, savoir s’écouter et pouvoir réagir quand on se retrouve dans cette situation. Et surtout répéter qu’une fois encore ce sujet doit être mis sur la table, que les problèmes soient lié à sa structure d’entraînement, à son sport, ses résultats ou à quelconque autre facteur de sa vie. Ca n’a pas à être tabou, ça n’a pas à être caché, et plus on en parlera librement plus les autres athlètes moins à l’aise avec le sujet pourront s’ouvrir et envisager de l’accepter, d’en parler, d’aller voir quelqu’un.

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